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Article écrit par :

Vincent Bonneau

Directeur de la BU IDATE Lab.

L’époque est à la crise de confiance. Alors qu’une défiance monte du corps électoral, des utilisateurs ou des consommateurs, le numérique ferait-il exception ?

 

C’est ce que l’on pourrait croire au premier abord : le numérique se diffuse toujours aussi rapidement, et toujours plus profondément, au fur et à mesure que des secteurs traditionnellement peu numériques, aussi divers que les transports, la santé, l’éducation ou le tourisme se transforment sous la pression de la mobilité, du big data, de l’intelligence artificielle (IA) et de l’internet des objets. Il est impératif de mieux appréhender les risques de l’hyper-connectivité pour que les espoirs de croissance associés à cette révolution numérique ne soient pas déçus.

Les beaux jours du Privacy Paradox

Le numérique n’échappe pas à sa propre crise de confiance, bien que paradoxale. Tout le monde sait, plus ou moins, que les nouveaux services proposés sont faillibles : 60% des internautes n’ont globalement pas confiance dans l’usage d’internet. Une situation qui s’est même dégradée, entre 2011 et 2015, pour la banque, l’administration ou le commerce en ligne. Seuls les réseaux sociaux voient leur niveau de confiance progresser, mais à seulement 43%, quand il  plafonne à 35% pour les services de cloud. (Baromètre « Confiance des Français dans le numérique » ACSEL-CDC par IDATE DigiWorld, 2015).

Et pourtant, force est de constater que la perception des risques ne freine pas l’usage. Nous avons accepté de confier nos données personnelles en échange de services gratuits sur nos réseaux sociaux préférés, en étant conscients que nos données sont exploitées commercialement et que c’est le « prix » à payer. Nous acceptons désormais que des objets connectés, relativement coûteux, utilisent des données, toujours plus intimes, en échange de services, certes prometteurs, mais encore imparfaits. Les dernières statistiques en la matière ne sont pas là pour rassurer : le nombre de cyber-attaques en 2015 aurait augmenté de 38% dans le monde, de 51% pour la France (Enquête PWC). Au-delà du nombre d’actions malveillantes, plus de 700 millions de données perdues ou volées en 2015 (Breach level Index), c’est l’augmentation de la fréquence et de la taille des attaques qui frappe les esprits : début 2016, la banque du Bangladesh s’est ainsi vue dérober plus de 80 millions de dollars. Il est cependant surprenant que, si le piratage entame la réputation des sociétés qui en sont victimes, les conséquences ne soient finalement pas plus spectaculaires : aucune entreprise n’est encore jamais morte d’une attaque, aussi forte et médiatisée soit-elle !

Nous voici donc en plein paradoxe : l’extraordinaire accélération des services internet, portée par les  GAFA, leurs nouveaux challengers (Netflix, Airbnb, Tesla, et Uber) et la multitude de startups dans leur sillage, s’inscrit dans un climat de défiance latente.

La planète numérique sous pression

Quelle sera la prochaine étape, au moment où des capteurs collectent à moindre coût nos différentes actions (localisation et suivi temps-réel de nos faits et gestes) pour en déduire nos comportements via l’IA et des techniques prédictives ? Nos ordinateurs et nos téléphones, nos voitures bientôt autonomes, nos portes d’entrée ou nos prises électriques connectées… sont assez faciles à pirater. Même la blockchain, pourtant réputée inviolable par construction, connait ses premières défaillances : 3,6 millions d’ethers, ou 46 millions d’euros de la cryptomonnaie d’Ethereum, ont été siphonnés de son fonds (The DAO) par un hacker.

Continuera-t-on, comme aujourd’hui, sur un équilibre instable, où l’innovation devance les questions de confiance et de sécurité ? Ou bien, le changement d’échelle et de sensibilité des données utilisées par des tiers (bien au-delà des données sociodémographiques actuellement partagées) demandera une nouvelle donne en matière de confiance ? Le débat est ouvert*. Et c’est d’ailleurs en fonction des réponses que les utilisateurs, les pouvoirs publics et les fournisseurs d’équipements et de services apporteront ou réussiront à imposer, qu’un nouvel équilibre s’établira. L’enjeu est d’importance, car des internet très différents verront le jour en fonction des choix collectifs qui seront fait. L’une des hypothèses clés de nos scénarios « Digital Economy 2025 » reposent d’ailleurs sur l’accès aux données, partagées par les utilisateurs avec des tiers et en respect du cadre législatif local. Si l’accès reste ouvert, comme actuellement, nous devrions conserver l’internet que nous connaissons, dominé par les leaders historiques (et quelques nouveaux venus de la grande distribution ou d’Asie) et caractérisé par l’essor des applications prédictives de nouvelle génération, les assistants virtuels intégrés et les outils de recommandation.

Si au contraire, nous devions faire face à une crise de confiance, que rien n’exclut, un tout autre internet verrait le jour, limitant les échanges de données autour de tiers de confiance et d’acteurs dont la sécurité serait la préoccupation première (banque, opérateurs télécoms,…). Cela lancerait une course à l’armement technologique pour assurer la protection des utilisateurs (biométrie, encryptage,…), mais aussi juridique, pour limiter les possibilités d’échange de données hors silos sectoriels (assurance, transport…). La réponse à la question de savoir quel sera le nouvel écosystème acceptable pour gérer, par exemple, nos données les plus intimes : de santé, notre génome… est un point clé pour aborder cette nouvelle étape. Un enjeu bien entendu essentiel pour l’Europe, qui pourrait y trouver une occasion de reprendre le contrôle de son avenir digital.

* Le débat ouvert par ce point de vu se poursuivra durant le DigiWorld Summit sur le thème « The Digital Trust Economy » (15-17 novembre 2016)

Ce point de vue est paru dans Les Echos du 23 septembre 2016

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